Une initiative du Salon International du Livre et de la Presse de Genève

Entretien avec Pascal Vandenberghe (2/3)

Entretien avec Pascal Vandenberghe (2/3)

"Les libraires doivent s'appropier ces "nouveaux formats" et les considérer comme une alternative répondant aux besoins de leurs clients, comme un format de plus au service du livre et de la lecture"  Pascal Vandenberghe

 

 

Deuxième partie de notre entretien avec Pascal Vandenberghe, directeur général de Payot Librairie. Il aborde ici le rôle du libraire dans les nouvelles chaines du livre et la position de la Suisse par rapport à l'Europe (Lire la première partie)

 

 

 

Frédéric Kaplan: Comment voyez-vous le rôle du libraire dans les nouvelles chaines du livre qui sont en train de se mettre en place ?
 
 
Pascal Vandenberghe: Comme lors de l'arrivée de l'Internet et des vente en ligne, les libraires trouveront une place dans le marché numérique naissant à la première condition de ne pas l'appréhender avec des peurs paralysantes et d'adopter une stratégie qui leur permette de répondre aux attentes de leurs clients dans ce domaine.
Pour autant, nous ne croyons pas à un remplacement du livre papier par le numérique dans tous les secteurs et à moyen terme. La question de savoir si la croissance du marché numérique se fera au détriment du papier ou si, à l'inverse, elle créera de nouveaux lecteurs, est posée, sans qu'aucune réponse claire et nette puisse encore être dégagée. Si le numérique peut répondre à certains besoins, il ne peut en tout cas prétendre purement et simplement se substituer au papier. Les futures évolutions technologiques de la lecture numérique seront cependant déterminantes dans la croissance de ce marché.

 
Pour l'heure, on est face à deux technologies adaptées à des segments distincts, mais incompatibles entre elles :

1. les livres de textes, pour lesquels l'encore électronique et les liseuses offrent une solution satisfaisante

2. les livres illustrés, pour lesquels une approche informatique plus traditionnelles et les « tablettes » (type iPad) offrent des solutions adaptées.

 

Pour les libraires, leur position sur ce marché dépendra de plusieurs facteurs :

 

1. la capacité à exister dans le monde de l'Internet : pour ceux qui n'ont pas de site propre, sauf à imaginer des solutions en « marque blanche » (comme le propose OLF en Suisse), il sera très difficile de naviguer et, comme ce fut le cas pour les ventes en ligne de livres papier, ils seront tenus à l'écart du marché ;

 

2. la capacité à proposer une base de données (papier et numérique) exhaustive, bien organisée et à l'arborescence intelligente, dotée de recommandations de lecture adaptées aux besoins du client ;

 

3. si la position actuelle des éditeurs français sur la question de la maîtrise du prix de vente reste stable, les libraires seront en mesure de concurrencer des acteurs mondiaux, qui devront se plier aux mêmes règles ;

 

4. l'offre des librairies devra être la plus large possible : là aussi la politique des éditeurs, dans leur choix de privilégier – ou pas – leurs partenaires traditionnels que sont les libraires, sera déterminante. Si certains grands groupes éditoriaux cèdent aux sirènes de grandes sociétés multinationales rêvant d'exclusivité, ce sera un signe de « lâchage » des libraires qui ne pourra que les fragiliser ;

 

5. psychologiquement, les libraires doivent s'approprier ces « nouveaux formats » et les considérer comme une alternative répondant aux besoins de leurs clients, comme un format de plus au service du livre et de la lecture.
 
 

Frédéric Kaplan: Comment se compare la situation en Suisse par rapport au reste de l'Europe ? et la situation de l'Europe par rapport au reste du monde ?

 

Pascal Vandenberghe: Comme pour le livre papier, la Suisse est d'abord un pays d'importation (80% de la production vendue vient de France pour la Suisse romande et d'Allemagne pour la Suisse alémanique).

Pour le livre francophone, la frilosité des éditeurs par rapport au numérique a créé un « retard à l'allumage » finalement assez bénéfique, car il a permis de voir comment s'organisait ce marché sur d'autres territoires.

 

C'est principalement l'expérience anglo-saxonne, avec une mainmise quasi monopolistique d'Amazon dans un premier temps, qui a fait prendre conscience aux éditeurs de la nécessité de réguler le marché pour éviter que se créent des monopoles.
Si la question de l'extraterritorialité de la loi sur le prix du livre numérique, qui a été votée par le Parlement français et devrait entrer prochainement en vigueur, n'est pour l'heure pas résolue, le système actuellement utilisé des « contrats de mandat » apporte une solution aux pays francophones. Ce contrat permet en effet d'éviter une politique de hard discount aux effets dévastateurs en permettant à l'éditeur de « garder la main » sur les prix pratiqués.

 

On notera que, sur ce sujet, l'Allemagne, l'Espagne et la France parlent d'une même voix à Bruxelles, leurs préoccupations étant similaires. Ce « bloc » continental de l'UE devrait être suffisamment puissant pour convaincre les autorités européennes d'accepter de traiter le livre numérique à l'aune du livre papier, qui bénéfice dans ces trois pays de lois spécifiques.

 

Sur la question du prix de vente final, et surtout le différentiel trop faible entre la version papier et la version numérique d'une même œuvre, on constate pour l'instant que le modèle économique se cherche, et que c'est aujourd'hui un frein à l'attrait du numérique pour le public.

 

Avec la répercussion de la baisse attendue en France du taux de TVA (de 19.6% actuellement à 5.5%, comme pour le papier), le différentiel de prix deviendra plus acceptable pour les consommateurs. La question est de savoir si la version numérique sera moins chère que l'édition de poche, à contenu identique (puisque pour l'heure, les contenus enrichis dans les versions numériques n'en sont qu'à leurs balbutiements).

 

Sur cette question, la situation en Suisse romande est différente, puisque les livres papier importés sont toujours soumis à une « tabelle », qui surenchérit le prix de 30 à 50% par rapport au prix d'origine, alors que les versions numériques sont grosso modo vendues en CHF à l'équivalent (à quelques % près) du prix d'origine en euros. Par conséquent, pour le consommateur suisse, l'attractivité du prix du livre numérique par rapport au papier est déjà importante.

 

La question des DRM (protection des données), que nous n'aborderons pas ici, reste aussi un frein à l'émergence du marché numérique, et un avantage du papier, qui peut être prêté sans contrainte ni restrictions, contrairement aux fichiers numériques protégés.

Par Frederic Kaplan le 27/04/2011