Une initiative du Salon International du Livre et de la Presse de Genève

Entretien avec Pascal Vandenberghe (1/3)

Entretien avec Pascal Vandenberghe (1/3)

"Le marché du numérique prendra tout son sens quand il proposera des oeuvres définitivement épuisées en format papier." Pascal Vandenberghe

 


Âgé de 51 ans, Pascal Vandenberghe a passé 28 ans dans les métiers du livre, avec la particularité d’avoir un parcours « mixte », partagé entre la librairie et l’édition. En 2004, il devient directeur général de Payot Libraire, poste qu’il occupe depuis 7 ans. Dans la première partie de cet entretien, il discute de l'évolution du monde de l'édition et de la librairie. Il participera à la table ronde du samedi 30 avril 2011 au Salon du Livre de Genève.

 

 

Frédéric Kaplan: Comment voyez-vous l'évolution de l'édition ? Est-ce un secteur en crise ?

Pascal Vandenberghe: Le mot « crise » ne veut pas dire grand chose, à mon sens. L'édition est en évolution permanente depuis plusieurs décennies, après plusieurs siècles sans changements majeurs. L'arrivée de la photocomposition (années 1990), puis de la PAO, a ouvert la voie à la « révolution numérique » que nous connaissons aujourd'hui.
Parallèlement, les pratiques de lecture ont changé : en trente ans, la répartition entre les trois « classes sociales » (petits, moyens et gros lecteurs) a connu une forte évolution : si la part des « gros lecteurs » (plus de 20 livres par an) s'est érodée, la part des « petits lecteurs » (lecteurs occasionnels, moins de 5 livres par an) a quant à elle beaucoup augmenté. Résultat des courses : il se vend toujours plus de livres, mais ce ne sont plus les mêmes, avec un accroissement des hyper bests, mais une forte baisse des ventes moyennes (achetées par des gros lecteurs).  De ce fait, le tirage moyen a fortement baissé en quelques années. Dans le même temps, les coûts de production ont fortement baissé, ce qui a permis de continuer à publier des livres avec des tirages plus faibles mais économiquement viables. Sans oublier une part de plus en plus importante du format poche, que ce soit dans l'offre ou dans les parts de marché réalisées.

 

L'une des conséquences de cette baisse des ventes faibles et moyennes a été un appauvrissement des fonds suivis par la plupart des libraires (1), ce qui a fait le lit de la vente en ligne dans ses premières années : pour nombre d'éditeurs de fonds, le poids des ventes réalisées via des sites de vente en ligne est désormais très important.
Mais face à ces changements sur le long terme, on observe que le mode de commercialisation des nouveautés, avec le modèle français de « l'office », ne s'est pas adapté : il reste celui des « années fastes » (1970-1990), durant lesquelles les libraires pouvaient assez facilement absorber la production des éditeurs, ce qui n'est plus le cas depuis une vingtaine d'années. C'est un facteur de tension entre les éditeurs et les libraires, qui s'ajoute à celui des conditions commerciales, jugées trop faibles pour pouvoir maintenir un fonds de qualité mais à rotation lente, avec des conditions de paiement en moyenne à 60 jours, comme pour la nouveauté, qui a quant à elle vocation à rotation plus rapide, en tout cas pour les bests.

 

L'arrivée du livre numérique dans ce paysage constitue donc une nouvelle évolution qui, d'un côté inquiète les éditeurs et les libraires, à plus ou moins juste titre et, de l'autre, offre de nouvelles opportunités, notamment pour les centaines de milliers de livres épuisés et qui ne sont pas dans le domaine public. Si les questions les plus fréquemment abordées tournent autour de l'évolution des contenus (homothétiques vs enrichis) et des aspects technologiques, cet autre sujet qui est celui de la disponibilité des livres épuisés, bien que moins évoqué (car moins spectaculaire), nous semble tout aussi important : pour nous, le marché du numérique prendra tout son sens quand il proposera des œuvres définitivement épuisées en format papier.
 
(1) Je précise que ce n'est pas le cas des librairies Payot, où nous sommes à l'inverse convaincus que le maintien d'un fonds large et profond est, sur le long terme, l'une des clés de réussite.

Par Frederic Kaplan le 26/04/2011