"les mobiles en Afrique ont un potentiel si important en termes d'édition ..." Octavio Kulesz
Dernière partie de notre entretien avec Octavio Kulesz sur la manière de construire une innovation durable en matière de développement numérique dans les pays du "Sud".
Frédéric Kaplan: Quels sont aujourd'hui les modèles les plus porteurs pour la distribution des textes numérique en Afrique ?
Octavio Kulesz : C'est surtout les expériences avec des téléphones mobiles. Il y en a eu plusieurs expériences, notamment m4lit en Afrique du Sud (aujourd'hui rebaptisé Yoza Project). Jusqu'à présent, l'impact social a été plus grand que le succès commercial (m4lit est soutenu par une ONG), mais à mon avis les mobiles en Afrique ont un potentiel si important en termes d'édition qu'il y aura sûrement de nouveaux acteurs dans le moyen terme. C'est une des directions qu'il faudra explorer avec les éditeurs africains - qui au long de ma recherche se sont montrés très optimistes par rapport aux nouvelles technologies, ce qui est très positif pour faire un travail sur le terrain.
Frédéric Kaplan: Comment construire une innovation durable en matière de développement numérique dans les pays que vous avez étudiés ?
Octavio Kulesz : Il y a une question absolument vitale sur ce point: on ne peut pas construire une innovation durable dans les pays du Sud si on "lance de dehors" ou "du haut" des technologies fermées, conçues pour des contextes exotiques. Faire cadeau de Kindles au Ghana (comme le fait l'ONG WorldReader) est à mon avis une initiative qui, loin d'aider "l'écosystème" d'écrivains, lecteurs et éditeurs locaux, peut faire beaucoup de mal. Ou au moins ne faire aucun bien: ces appareils-là finiront sûrement dans les "cimetières" numériques qui caractérisent les projets d'aide internationale mal conçus.
C'est qu'on ne va jamais construire rien de durable si on se concentrant exclusivement sur les outils. Les projets seront durables seulement si on se concentre plutôt sur les individus et sur leurs besoins et potentiels concrets: la technologie viendra par elle même, sans à prioris ni dogmatismes.
Ce phénomène se vérifie même dans les plateformes "établies" du Nord: ça a pris des années d'expérimentation à Amazon et a Apple pour développer leurs appareils et pour adapter leurs business models aux besoins de leurs consommateurs - business models qui d'ailleurs sont loin d'être parfaits; il suffit de voir la faible performance du iBookStore en termes commerciaux, comparé au iTunes ou au AppStore, pour comprendre qu'il reste encore beaucoup de travail. Il n'y a donc pas -même aux États Unis- DU numérique mais DES numériques, en évolution constante.
Dans les pays du Sud, ce sera aussi l'expérimentation et l'écoute permanente des besoins des acteurs locaux (parfois très différents des acteurs américains, européens ou japonais) ce qui fera la différence.
Par Frederic Kaplan le 28/04/2011