Une initiative du Salon International du Livre et de la Presse de Genève

Entretien avec François Gèze (1/3)

Entretien avec François Gèze (1/3)

« Le cœur du métier d’éditeur est de sélectionner (ou de solliciter) les écrits des créateurs de les aider à les mettre en forme, selon des codes bien précis pour les rendre accessibles et les faire connaître au plus grand nombre possible de lecteurs. Ce cœur de métier n’a aucune raison de changer fondamentalement à l’ère numérique, bien au contraire.» François Gèze

 


Frédéric Kaplan anime le samedi 30 avril 2011 au Salon du Livre de Genève,  la table ronde “le monde de l’édition en mutation”. En préparation à cet évènement, il a invité chacun des contributeurs à partager leur vision de ce monde en pleines transformations. Nous publions ici la première partie de son entretien avec François Gèze, PDG des Editions La Découverte dans laquelle il discute de l’évolution du secteur de l’édition et du futur du métier d’éditeur.

 


Frédéric Kaplan : Comment voyez-vous l’évolution de l’édition ? Est-ce un secteur en crise ?

François Gèze : À l’échelle internationale et comparée aux autres « industries culturelles », l’édition n’est certainement pas un secteur en crise. Après avoir connu une expansion spectaculaire depuis les années 1970 dans la plupart des pays développés, la croissance s’est fortement ralentie dans les années 2000, surtout dans les pays où la très forte concentration de la librairie (États-Unis, Royaume-Uni) permise par l’absence de prix unique a contribué au ralentissement des achats de livres.

En France, les dernières années ont été plutôt à la stagnation du marché, masquant toutefois de fortes évolutions dans les pratiques d’achats et de lecture des différentes catégories de population. L’évolution la plus préoccupante est certainement la poursuite de la baisse des « grands lecteurs » (plus de vingt-cinq livres lus par an) dans la tranche d’âge des 15-24 ans (tombée à 11 % en 2008), sans doute masquée au niveau des ventes en librairie par le maintien des pratiques de lecture et d’achats des grands lecteurs de la génération des baby-boomers (plus de 20 % des 55-64 ans). Quand on sait que les pratiques de lecture acquises dans sa jeunesse se conservent peu ou prou toute la vie (voir la dernière enquête de 2008 sur Les Pratiques culturelles des Français à l'ère numérique), il y a lieu de s’inquiéter sur l’évolution à moyen terme du marché du livre, quand les baby-boomers commenceront à quitter la scène…

Aujourd’hui, l’édition traditionnelle (livres de papier) résiste plutôt bien à la concurrence (en termes de budget et de temps disponibles) des médias numériques, qu’il s’agisse du Web ou du livre numérique (encore très marginal en Europe). Mais on peut s’attendre à de profonds bouleversements dans les dix ans à venir, comme j’ai tenté de l’esquisser en 2009 dans une conférence sur « Le livre dématérialisé à l’horizon 2019 ».

 

 
Frédéric Kaplan : Quel est pour vous le futur du métier d’éditeur ? Doit-il se réinventer et, si oui, de quelle manière ?

François Gèze : Le cœur du métier d’éditeur est de sélectionner (ou de solliciter) les écrits des créateurs (en fiction comme en non-fiction), de les aider à les mettre en forme, selon des codes bien précis (dont le code typographique n’est pas le moins important), pour les rendre accessibles et les faire connaître au plus grand nombre possible de lecteurs. Ce cœur de métier n’a aucune raison de changer fondamentalement à l’ère numérique, bien au contraire.
Bien sûr, s’ouvre aujourd’hui la possibilité de livres « augmentés », « liquides », évolutifs. Et c’est une perspective passionnante, que construisent déjà les nouveaux « éditeurs multimédias ». Mais dans l’univers foisonnant et « immédiat » du Web, les lecteurs auront aussi de plus en plus besoin, par contraste, de pouvoir accéder à des œuvres stables, qui ont un début et une fin et qui sont figées à un moment T. Ces œuvres ont en effet un avantage absolument majeur : elles fixent à un moment donné l’état de la connaissance d’un chercheur ou celui de la puissance créative d’un romancier, ce qui permet de préserver le sentiment de la durée, du passé et du futur, indispensable à l’homme pour éviter de sombrer dans la folie stérile du « présentisme perpétuel ». Ce qui est absolument irremplaçable : s’imaginer que l’on pourra complètement se passer des œuvres fixes, des œuvres closes, qui étaient l’univers de référence des lettrés des XIXe et XXe siècles, au profit du seul univers des « œuvres liquides », livres en permanente transformation, je n’y crois pas du tout.

 

Frédéric Kaplan : Quels nouveaux métiers l'éditeur va-t-il devoir maîtriser ?

François Gèze : Les métiers indispensables associés à celui d’éditeur « au sens strict » (choix et établissement des textes), à savoir la fabrication, la promotion et la commercialisation, connaissent de très profondes mutations. Les « fabricants » passent (ou sont passés) de la PAO à la gestion des flux XML (pour produire simultanément des versions papier et e-book d’une même œuvre) – mais cette « révolution » est sans doute d’une moindre ampleur que celle, déjà ancienne, du passage du plomb à la photocomposition, puis à la PAO. Les imprimeurs passent (ou sont passés) de l’ère de l’offset et de la rotative à celle de l’impression numérique et du « print on demand » (et là, le choc est plus rude). Les attaché(e)s de presse ont dû se convertir à la gestion des blogs et des réseaux sociaux, souvent plus prescripteurs que les médias traditionnels. Et – c’est sans doute la mutation la plus significative – les « commerciaux » sont en train d’apprendre une nouvelle facette de leur métier qui leur était auparavant presque totalement étrangère : la production de métadonnées détaillées décrivant avec précision les livres publiés (papiers ou numériques). Celles-ci sont en effet indispensables pour les « faire exister » sur les sites de vente en ligne : « agrégateurs » d’offres complexes par abonnement (associant ouvrages numériques et fonctionnalités propres aux « bibliothèques numériques ») et libraires classiques (vente par correspondance ; e-books vendus ou loués, en téléchargement ou en streaming), dont les parts de marché ne cessent de croître. Ce qui implique que cette fonction de « catalogage », autrefois dévolue exclusivement aux bibliothécaires, tend désormais à être de plus en plus intégrée, très en amont, chez les éditeurs. Non sans difficultés, tant la pratique (pas simple, à vrai dire) de la norme Onix 3.0 est encore loin d’être maîtrisée et banalisée dans le monde de la commercialisation du livre (commerciaux des maisons d’édition, diffuseurs, distributeurs et libraires).

 

En savoir plus : 

 Les Pratiques culturelles des Français à l'ère numérique

Le livre dématérialisé à l’horizon 2019

Onix 3.0

Par Frederic Kaplan le 19/04/2011