“La Chine et l’Inde risquent de représenter 60% du futur marché de l’édition numérique “ Christian Gallimard
Troisième et dernière partie de notre entretien avec Christian Gallimard. Après avoir discuté du futur du métier d’éditeur, Christian Gallimard aborde la question des enjeux juridiques liés aux nouvelles oeuvres numériques et le risque de voir une grande partie de la création basculer en Asie.
Frédéric Kaplan: Les mutations de l’édition posent-elles des problèmes en terme de droit sur les oeuvres?
Christian Gallimard :Un tel développement en dehors de l’aspect technologique pose le problème des ressources humaines, de la qualité des intervenants et des types d’accords qu’on peut mettre sur pied. Compte tenu de la multiplicité des intervenants, on pourrait être tenté de parler d’œuvre collective. On peut aussi parler d’un principe de création complémentaire. On peut se demander si l’œuvre principale est le texte ou, au contraire, si c’est l’audiovisuel, la structure principale de la création virtuelle. Le livre devient-il un sous-produit de la création audiovisuelle ou de jeux, comme le font les producteurs audiovisuels ou au contraire le développement multimédia est-il une diversification de l’œuvre littéraire?
En France selon le droit français, il faut deux contrats, un contrat d’édition et un contrat de développement audio-visuel et de produits dérivés. Le producteur audio-visuel peut faire un produit de novellisation. L’éditeur s’en trouve déséquilibré par rapport au producteur. Il n’y a pas égalité devant la loi du point de vue de la création dans ce domaine.
Dans un développement multi-médias, on va utiliser plusieurs types de création avec plusieurs types de contrats qui vont se télescoper les uns les autres. Il n’y aura pas un cadre juridique unique et on aura des difficultés à enfermer la création dans une seule case avec une référence physique comme fait le droit latin. La complexité de traitement et d’usage pousse à se rapprocher du droit anglo-saxon.
Frédéric Kaplan: Quels sont les risques de ces difficultés propres à nos systèmes juridiques ?
Christian Gallimard :Il sera de plus en plus difficile de concilier les contraintes juridiques des différents pays sans avoir de référence internationale. Devant cette complexité juridique et technologique on risque de voir ce type de création basculer en Asie, le foisonnement des ressources feront dévier la création vers la Chine et l’Inde et ces régions du monde risquent de représenter 60% de ce futur marché.
Déjà les Indiens sont devenus les principaux sous-traitants des éditeurs anglo-saxons comme Pearson, Macmillan et Harper Collins. Rien ne les arrête, rien ne leur fait peur : création encyclopédique, création de sites internet, développement d’animations, transcodages, développement du eLearning … et ceci à des coûts imbattables.
Les Chinois eux ont une approche plus directive. Ils veulent devenir les premiers dans le eLearning et le digital publishing comme ils veulent l’être dans les énergies renouvelables. Pour eux, l’édition traditionnelle est un secteur polluant et anti-écologique. Si la Chine consommait autant de livres que l’Occident, et développait autant de manuels scolaires, il n’y aurait, d’après eux, plus d’arbres sur la planète. Pour eux, l’accès à la connaissance, à la formation ne peut qu’être digital. A cause des espaces géographiques immenses, des distances, du manque d’infrastructures et du manque de réseaux de distribution. L’édition traditionnelle est le fruit d’une histoire propre aux Occidentaux. Le dynamisme et les investissements que les Chinois veulent mettre dans le digital publishing multi-support laissent rêveur. L’édition du futur sera, selon toute vraisemblance, digitale, mondiale, multi-support et interactive. Les lettres de noblesse de l’édition du futur sont à trouver et sa couleur à développer.
Frédéric Kaplan: Nous sommes donc face à un chantier juridique international.
Christian Gallimard : La matrice éditoriale étant le fruit d’une intégration de données de création venant de tous types de création, de types de nature différente et de n’importes quels pays, il est nécessaire de qualifier sa nature juridique sur un plan international. Elle repose sur le même principe que celui de l’édition audiovisuelle, que celui des jeux, que celui des éditeurs de logiciels. Elle devrait donc avoir internationalement le même statut et bénéficier de la même protection pour ne pas être piratée. Parallèlement, on pourrait envisager l'organisation d'un dépôt légal numérique à l'échelon européen avec une organisation informatique similaire à celle de l'Ompi.
Frédéric Kaplan: Il y aussi la question des prix de vente. Quelle votre position sur cette question ? A quel prix devra-t-on vendre les livres numériques ?
Christian Gallimard : L’activité éditoriale numérique devrait être considérée pour l’usage courant comme un club de livres de poche avec des prix inférieurs de 20% du prix de poche, soit environ 5 euros. Cette équation économique semble appropriée pour laisser une rémunération convenue à l’auteur, à l’éditeur et à la chaîne de création en tenant compte du fait qu’il n’y a plus de stocks de transport, de distribution physique, de retours…
Frédéric Kaplan : Au final, dans la mesure où l’édition est passée au numérique de manière progressive sur une quarantaine d’années, qu’est ce qui change véritablement avec les mutations les plus récentes ?
Christian Gallimard : Internet est la vraie révolution pour le numérique Le développement numérique s’est donc fait en une génération. Il ne représente pas vraiment une révolution radicale et ce n’est pas le passage au numérique (comme pour la musique) qui marque un véritable changement économique. C’est en fait la modification de l’accès à des connaissances et des données par internet. C’est la diffusion par internet qui modifie le paradigme éditorial. L’édition entre dans un univers qui est déjà celui de la musique, de l’audiovisuel, des jeux et des produits interactifs. En fait, la conjonction du numérique et de l’internet fait disparaître les références aux pays et transforme les métiers, ce qui amène à remettre en cause les usages corporatistes. Cela oblige à repenser les métiers en ne se contentant pas de trouver des équivalences, mais en les inscrivant dans une nouvelle perspective.
Par Frederic Kaplan le 28/04/2011