Une initiative du Salon International du Livre et de la Presse de Genève

Entretien avec Christian Gallimard (2/3)

Entretien avec Christian Gallimard (2/3)

“L’éditeur Jeunesse devient un éditeur d’histoires, un éditeur audiovisuel, un éditeur musical et un éditeur de jeux. “ Christian Gallimard

 

 

Seconde partie de notre entretien avec Christian Gallimard. Après avoir évoqué l’évolution des techniques numériques et leur impact durant les quarante dernières années ainsi que la position et  la stratégie de l’Europe par rapport au reste du monde, Christian Gallimard discute, dans cette partie, du futur du métier de l’éditeur, en particulier dans le domaine des livres pour enfants. Il participera à la table ronde du samedi 30 avril 2011 au Salon du Livre de Genève. (première partie de l'entretien)

 

Frédéric Kaplan: Quel est pour vous l’avenir du métier d’éditeur? Doit-il se réinventer? Et si oui, de quelle manière?

 

Christian Gallimard :  L’éditeur traditionnel cadre la création ( il la cadence et il travaille avec l’auteur). Il structure la matrice de production (autrefois la forme de l’impression). Il canalise les opportunités économiques (diffusion, clubs, livres de poche, …) et assure l’intendance de cette action logistique. Ces diverses fonctions traditionnelles se retrouvent dans l’univers virtuel et immatériel qui sont en train de naître et qui constituent un nouveau paradigme économique de la création. Traditionnellement, le rôle de l’éditeur a toujours été la création d’une matrice structurée pour la production et l’organisation de la vente. Cette vocation n’a pas de raison de disparaître dans l’ère numérique et il n’y a aucune contrainte technologique qui fasse que l’éditeur y renonce au profit uniquement de Google ou d’une autre bibliothèque nationale.  En tous cas, chez Calligram tout est en numérique, en base de données structurée avec des métadonnées et nous n’avons besoin de personne pour diversifier la création, qui, par nature, est une œuvre de l’esprit, donc virtuelle, qui peut être conservée soit sur un disque dur, soit sur un CD (matrice).

 

 

Frédéric Kaplan: Qu’entendez-vous par matrice structurée pour la production et la vente ?


Christian Gallimard :  L’édition est au cœur de la création de la matrice éditoriale. Autrefois, l’éditeur recevait un texte, il faisait une préparation de copie indiquant le schéma de la maquette et il envoyait le tout à l’imprimeur qui établissait la « forme » de fabrication de l’impression. La forme représentait la matrice de production.

A partir de la production, l’éditeur gérait la mise en marché et veillait à l’écoulement des stocks et à la diversification des marchés. Il assurait en fait le marketing. La gestion du marché l’amenait à assurer le contrôle des flux (la logistique et sa comptabilité).
En d’autres termes, l’éditeur est le structurateur de la matrice, du marketing et  l’opérateur du marché. Dans un monde virtuel, il peut continuer à structurer la matrice dont les données sont installées sur un serveur. Il peut assurer le marketing internet (mots-clé, liens avec des sites, buzz) et il peut surveiller l’évolution de l’usage sur internet et donc contrôler la logistique des flux informatiques.

D’une matrice physique (forme d’impression) on passe à une matrice informatique conservant la structure et les données de l’oeuvre et utilisée pour la composition, puis pour la photogravure, puis à la matrice de compogravure pour le direct-to-plate, puis à la matrice informatique de l’impression numérique.

La matrice éditoriale pourrait récupérer par le transcodage toutes les formes de codes et devenir une matrice universelle de création à vocation multi-support, multi-marché, multi-pays. Cette révolution de l’usage pose des problèmes juridiques et économiques en dehors de la modification de la dynamique de création.

 

Frédéric Kaplan: Mais est-ce qu’un auteur ne pourrait pas, grâce aux technologies numériques, faire tout cela de manière autonome ?


Christian Gallimard : Un auteur pourrait éventuellement tout faire : transcoder son texte, négocier avec un opérateur et assurer le marketing sur internet. Il risque, s’il se concentre sur cela, de ne plus avoir le temps de développer son œuvre et de ne pas avoir la maîtrise complète du savoir-faire nécessaire. Le marketing sur internet est un vrai métier. Le web sémantique demande une vraie connaissance, la logistique informatique ne s’improvise pas. L’auteur aura donc besoin de s’appuyer sur de nouvelles compétences qui devraient être celles de l’éditeur du futur.

 

Frédéric Kaplan: A quoi ressemble donc l’entreprise de cet éditeur du futur ? Quels seront ses compétences ?

 

Christian Gallimard : L’éditeur du futur devrait assurer les mêmes fonctions qu’autrefois (coaching de la création, structuration de la production, marketing, logistique et comptabilité) mais il doit adapter ses interventions dans une nouvelle perspective, donc agir comme une société informatique de mise au point de la matrice, comme une agence de communication sur internet. Comme Publicis par exemple, il exercerait un véritable métier de communication. et il devrait aussi agir comme un opérateur réseau.

Il doit donc modifier son action en développant des services adéquats dans le monde virtuel en remplaçant les services industriels qu’il accomplissait, et en les substituant par de nouveaux services informatiques à la production, techniques internet pour le marketing, et pour la distribution. L’éditeur comme architecte de ce business peut sous-traiter la logistique informatique à des opérateurs et l’animation commerciale à des organisations. Le monde virtuel se caractérise par un monde de service et de sous-traitance. 

L’approfondissement du rôle de l’éditeur du futur suppose une vision globale des enjeux et une action dans des domaines multiples. En dehors de la logistique réseaux, le marketing internet et l’usage des mots clefs suppose en fait que l’on puisse enrichir l’oeuvre virtuelle de départ par un environnement complémentaire.

 

 

Frédéric Kaplan: Il s’agit finalement d’une multitude de métiers différents.

 

Christian Gallimard : On peut imaginer créer l’environnement de l’œuvre de départ pour susciter sa notoriété et sa diffusion, ce qui suppose la maîtrise de l’hypertexte. Cela ferait appel à un travail de documentaliste, de critique littéraire, de journaliste, à des enregistrements du son de la voix de l’auteur, tout ceci contenu dans un ensemble informatique cohérent représentant la matrice de création et la plateforme de diffusion. On crée le contexte de la création de l’oeuvre (biographies, bibliographies, commentaires littéraires, documents audio-visuels sur les auteurs).

 

Il faut probablement aller vers une création virtuelle, enrichie par les mains de l’éditeur à partir de la création virtuelle de base développée par l’auteur. Le transfert simple du texte sur un serveur devrait apparaître comme progressivement insuffisant.

On peut citer ici une phrase de l’écrivain Michel Butor, représentant du Nouveau Roman dans l’histoire de la littérature française, auteur de textes discontinus, et qui annonçait déjà de façon visionnaire les changements profonds qui allaient survenir quarante ans plus tard dans l’écriture des textes et l’avenir des livres.  L’écrivain moderne est pour Butor celui qui fera usage des techniques nouvelles.

 

«Nous pouvons avoir aujourd’hui l’idée d’une littérature de je ne sais quel siècle futur qui serait à la fois architecture et livres : des sites, des monuments travaillés de telle sorte que puissent s’y produire des événements admirables dans lesquels le langage apparaîtrait sous tous ses aspects, mais non point fermés sur eux-mêmes, en communication avec tout un réseau de résonateurs immeubles ou meubles, donc à la fois localisés et diffusés, à la fois destructibles et permanents, ressuscitables.» (Répertoire III)

 

L’éditeur se retrouve face à un choix, soit il reste l’accompagnateur de l’oeuvre virtuelle de départ, soit il devient l’orchestrateur d’une nouvelle création comme cela se passe dans les jeux et les produits interactifs.

 

 

Frédéric Kaplan: Dans quels domaines de l’édition ce rôle d’orchestrateur” pourrait-il être le plus important ?

 

 

Christian Gallimard : Les livres historiques semblent propices à de tels développements. Pour la littérature classique, comme la Pléiade par exemple, on pourrait imaginer mélanger le texte avec l’album de la Pléiade, des témoignages journalistiques, littéraires et audio-visuels. Dans le domaine des livres pour la jeunesse, les perspectives sont aussi faciles à imaginer.  Mais avant d’aller plus loin, il faut tenir compte du fait que disposer de 32 pages illustrées d’un album pour enfants sur un iPad retire tout le côté affectif de la lecture entre le parent et l’enfant. On enlève aussi l’aspect «cadeau» du livre qu’on offre et garde comme un  objet à choyer.

D’un autre point de vue, si on mélange l’animation et le son, le livre pour enfants deviendra progressivement un produit mixte qui pourra se mettre de toute évidence sur une tablette. Le livre pour enfant deviendrait à la fois une fiction et une pédagogie. L’enfant peut voir l’histoire se dérouler, puis s’arrêter sur certaines images pour déclencher une animation avec dessin animé et son. Le producteur de l’œuvre peut être instigateur de pédagogie avec un système de questions-réponses, comme cela se fait pour Max et Lili, (à la fin de chaque livre), chez Calligram.

 

 

 

Frédéric Kaplan: Vous décrivez finalement une nouvelle chaine de production. J’imagine que pour produire ces nouveaux livres, l’équipe éditoriale devra maîtriser de nombreux logiciels différents.

 

Christian Gallimard : On peut imaginer, que dans le cas du livre pour enfants, la partie histoire serait développée avec Word, Photoshop, InDesign et parfois avec l’usage d’Illustrator et de Painter. La partie 3D serait développée avec Maya 3Dos max et Motion Builder d’Autodesk. La partie animation serait développée avec Flash ou Flex et avec l’usage de AfterEffect et de Premiere. L’interface site pourrait être faite avec Dreamweaver, Flex, Java, MYSQL. Les photos et les vidéos  pourraient être acquises avec un appareil (style Canon ou Nikon) et intégrées dans les pages de données de la création. Le tout serait tenu dans une base de données avec métadonnées et gestion des différentes versions et format de fichiers.

L’intégration de la création sera ensuite adaptée pour les différentes tablettes avec un logiciel de transcodage. La structuration des métadonnées de la base de données est un élément essentiel de récupération des données de création et de suivi de gestion de projets. Cette structuration peut être définie à priori comme aiment le faire les informaticiens français. Mais ce système hiérarchique préalable (à la française) peut s’avérer insuffisant. Il doit  pouvoir être enrichi avec de nouvelles informations développées avec des liens bâtis autour de corrélations significatives. Cette structuration progressive correspond à l’approche anglaise. C’est ce que fait Google avec une informatique sémantique pour assurer une gestion numérique intelligente indépendamment de la matrice finale.

 

 

Frédéric Kaplan: Pour être capable d’"orchestrer”,  l’éditeur doit donc en quelque sorte devenir un homme orchestre.

 

 

Christian Gallimard : Un produit numérique Jeunesse devrait donc tout allier : l’image, le dessin animé, le son et l’interactivité. Cette création enrichie représente une œuvre virtuelle mixte. L’éditeur Jeunesse devient ainsi un éditeur d’histoires, un éditeur audiovisuel, un éditeur musical et un éditeur de jeux. Une telle création n’appartient plus à aucun domaine, elle les intègre tous. La réglementation administrative, la TVA et l’environnement juridique devront être adaptés à cette nouvelle création. La réalisation d’une telle création pose de nombreux problèmes puisqu’il faut gérer ensemble le développement créatif de diverses natures. Des problèmes juridiques se posent pour le son, pour l’animation, pour le texte, pour l’illustration.

Par Frederic Kaplan le 27/04/2011