"L’édition fait du numérique depuis près de quarante ans." Christian Gallimard
Frédéric Kaplan anime le samedi 30 avril 2011 au Salon du Livre de Genève, la table ronde “le monde de l’édition en mutation”. En préparation à cet événement, il a invité chacun des contributeurs à partager leur vision de ce monde en pleines transformations. Nous publions ici la première partie de son entretien avec Christian Gallimard, créateur en 1992 des éditions Calligram qui publient notamment la série Max et Lili. Nous publions ici la première partie de son entretien avec Christian Gallimard dans laquelle il aborde l'évolution des techniques numériques dans le monde de l'édition et les défis pour l'Europe dans ce secteur en mutation.
Frederic Kaplan: Quand a commencé pour vous le passage du numérique dans le monde de l’édition ? Quelles ont été les principales étapes de cette évolution ?
Christian Gallimard : L’édition fait du numérique depuis près de quarante ans. On ne peut donc pas parler d’une révolution numérique mais bien d’une évolution technologique du numérique dans le temps. Le numérique est apparu dans l’édition à la fin des années 60 et au début des années 70. Il a commencé avec la composition sur ordinateur. Traité d’abord par de gros ordinateurs, il est passé ensuite sur mini ordinateur, puis sur micro ordinateur et s’est généralisé dans les années 80 avec l’émergence de QuarkXpress, Page Maker, puis InDesign (développé notamment par Apple, principalement grâce à la révolution post-script). L’impression numérique noire est apparue dans les années 80 avec l’accroissement de la rapidité de traitement de l’impression laser. La photogravure sur ordinateur est apparue sur ordinateur au milieu des années 70 et s’est développée dans les années 80 grâce à l’évolution des images faites par Scitex et grâce au développement parallèle de Photoshop. L’impression numérique couleur s’est accélérée dans les années 90 avec l’apparition de la première machine Indigo à impression jet d’encre, en se rapprochant de la qualité offset. L’imprimeur est donc partie prenante de cette évolution. Il est dans l’univers numérique. Dans les années 90, l’aspect mécanique de l’impression a été réduit avec l’apparition du direct-to-plate. A partir de ce moment, on parle de compogravure, de serveur et de base de données éditoriale, notamment pour les encyclopédies et les catalogues. Dans ce même temps (années 80), la musique se convertit au traitement numérique, puis l’audiovisuel dans les années 2000. On peut donc dire que progressivement en 40 ans, toute la création, c’est-à-dire, le texte, le son, l’image et l’audio-visuel, est passée dans un univers virtuel traité par ordinateur et constitue la matrice de l’utilisation de l’oeuvre.
Frédéric Kaplan: Comment voyez-vous l’évolution de l’édition? Est-ce un secteur en crise ?
Christian Gallimard : Plutôt qu’un secteur en crise, on peut parler d’un secteur en pleine mutation. Dans les années 80, de nombreux secteurs de l’édition sont déjà impactés par le numérique. A cette époque, on réfléchit déjà à un traitement informatique de la langue et des textes, pour les dictionnaires, les traductions automatiques, et la création de bases de données et de serveurs. Le premier secteur à avoir basculé dans le numérique est le secteur qui englobe le juridique, le technique, le scientifique et le médical. Le numérique fait disparaître l’édition scientifique qui représentait 10% du secteur. Ensuite, ce fut le cas de l’édition encyclopédique (Britanica, l’Universalis, Larousse, Encarta). Au début du XXIème siècle, l’édition encyclopédique sur papier a quasiment disparu et elle fut achevée par le développement internet. Ce secteur, dictionnaires encyclopédiques et encyclopédies pures, représentait pour chacun, environ 10 à 12% du marché. Enfin l’édition scolaire, avec le manuel scolaire représentant 25% du marché, est amenée à disparaître. On s’aperçoit que l’utilisation du numérique ne peut être limitée seulement à la littérature. En ce qui concerne le livre de poche, il y aura un transfert probable dans les années à venir de cette littérature sur les tablettes, littérature destinée principalement à un public jeune et étudiant. Quant au secteur jeunesse, il aura à développer les jeux et l’interactivité pour survivre. Ces évolutions font que l’assiette d’amortissement des frais fixes des distributeurs va diminuer. Le numérique met donc en cause la distribution et par voie de conséquence l’édition qui y est liée.
Frédéric Kaplan: La situation est donc assez préoccupante. Le numérique n’est-il qu’une menace ? Peut-il au contraire permettre aux éditeurs d’être plus productifs ? Quelle stratégie numérique les éditeurs doivent ils suivre ?
Christian Gallimard : L’infographie a été une source de croissance de productivité pour les éditeurs. J’ai poussé dans les années 70 à organiser la composition sur ordinateur de Folio chez Bussière, imprimeur en France, puis de la collection Blanche chez les imprimeurs Floch et Firmin Didot, puis celle de la Pléiade chez l’imprimerie Sainte Catherine. Depuis 1980, le fond Gallimard était numérisé. J’avais poussé à cette informatisation de la composition en ayant constaté que chez Gallimard, on saisissait 4 fois le texte, une fois pour la collection blanche, une fois pour l’édition reliée (France-Loisirs), une fois pour Folio, une fois pour la Pléiade. Il était donc logique de mettre le texte en base de données avec des codes de structuration.
La notion d’innovation numérique est donc fausse. La notion d’impossibilité de réutilisation des anciennes compositions numériques est tout aussi fausse. L’informatique a l’habitude du transcodage et si on veut suivre en informatique, il faut être prêt à s’adapter à l’évolution permanente (changement du langage, changement de machines, changement des operating systems). L’informatique se caractérise par la structuration de l’information, mais il ne faut jamais dépendre d’un format de fichiers, d’un langage de programmation, d’un système de traitement. Il faut être capable de transférer ces applications et donc il faut organiser le transcodage permanent, ne serait-ce que pour gérer l’évolution et l’historique des traitements. Les Indiens sont devenus les spécialistes de ces traitements et rendent ce service entre autres aux éditeurs anglo-saxons (Pearson, Macmillan, Harper Collins). Il n’y a que les Français qui font des querelles de clocher en ne s’accrochant qu’à certains types de codes (Format ePUB).
L’imprimerie Jouve l’a bien compris puisqu’elle numérise le catalogue Gallimard en organisant le transcodage en Inde et structurant les matrices pour les différents usages. Le transcodage n’est pas un traitement qui coûte cher, il est à la portée de tous les éditeurs s’ils prennent la peine de regarder comment cela se fait. Il n’y a pas besoin de Google pour mettre sur ordinateur les principaux textes de la culture européenne, contrairement à ce que prétendent les Bibliothèques Nationales.
Cette obsession Google provient de la méconnaissance des techniques d’acquisition de la création (les scanners). Il y a la numérisation en mode texte qui suppose la saisie. Il y a la numérisation en mode image qui se fait avec tout type de scanner : scanner rotatif, scanner à plat, scanner photo piloté par robot. Ce dernier est utilisé pour les livres rares. Il est inapproprié pour les livres courants. Ceux-ci étant généralement déjà numérisés et demandant uniquement un transcodage.
L’exploitation numérique n’est donc pas nouvelle ni complémentaire, mais elle vient comme un nouveau paradigme économique qui se substitue progressivement à l’ancien, tout comme on l’a vu pour la musique.
Frédéric Kaplan: Quels sont les défis pour l’Europe dans ce secteur en mutation ?
Christian Gallimard : L’Europe se définit dans l’Union Européenne grâce à une spécificité culturelle commune caractérisée par une diversité et une sensibilité similaires. La création, qu’il s’agisse de l’audiovisuel, des jeux, de la pédagogie ou du livre, ne peut être réduite à de simples interventions de service d’apport créatif. Il devrait donc y avoir une approche commune de l’Europe sur la propriété intellectuelle pour les différents pays et les différents usages, rendant ainsi compatible l’apport de création des différents pays européens. Ce problème se pose dans la création hybride des tablettes numériques et des créations sur serveur internet ; la propriété intellectuelle de l’édition ne pourra pas rester à l’écart de ce mouvement et se refermer dans une vision purement nationale.
Frédéric Kaplan: Concrètement, que pourrait faire l’Europe ?
Christian Gallimard : L’Europe pourrait par exemple coordonner l’usage du numérique entre les différentes bibliothèques nationales, en harmonisant le transcodage et en organisant des communications entre ces différentes bibliothèques. Si l’Europe ne se coordonne pas sur le plan technique, elle laisse la porte ouverte à Google. Les Anglais, eux, mènent l’aventure avec les Indiens. Les Allemands se développent avec leur propre technique. Quant aux Français, ils sous-estiment l’usage des ressources privées, en privilégiant les subventions autour du développement de la Bibliothèque Nationale, démontrant par là qu’ils ont une mauvaise connaissance de la technique d’acquisition. L’Europe devrait donc s’efforcer d’avoir une conception juridique unique de la propriété intellectuelle (allant au-delà de la simple réglementation sur les services). Il faudrait qu’une idée et des créations puissent provenir de différents pays européens et ne soient pas liés à un seul support.
Par Frederic Kaplan le 25/04/2011